Partie 1 — Le Web des agents
Traduit de l'original anglais.
Le Web a été construit pour les humains.
Pendant trente ans, ce postulat allait tellement de soi qu'on n'avait guère besoin de l'énoncer. On ouvrait une page, on la lisait, on passait à autre chose. Toute l'économie du Web découlait de ce seul fait : un clic, une destination, quelqu'un au bout. La valeur revenait à qui savait provoquer la visite et la faire durer un peu plus longtemps.
L'agent personnel fait tomber cette prémisse. L'action numérique se délègue. Vous ne visitez plus le Web : votre agent le visite pour vous.
Cette seule substitution a une conséquence : lecture et trafic étaient un seul et même événement, la délégation les dissocie. Une page peut désormais être récupérée, analysée et exploitée sans jamais être vue par la personne à qui elle s'adressait.
Dès lors que le trafic ne garantit plus une lecture, il ne garantit plus non plus les revenus, l'attention ou la réputation comme il l'avait toujours fait. Quelque chose doit combler ce vide, et ce ne sera pas une nouvelle manière d'attirer des visites : dans les échanges qui comptent le plus, il ne reste plus personne à attirer. Ce sera la capacité à être lu, jugé digne de confiance et utilisé par ce qui visite désormais à notre place. L'accès machine, longtemps simple note de bas de page technique, devient un actif économique à part entière.
Ce glissement touche jusqu'à la manière dont se décide la visibilité elle-même. Si les pages sont lues par des agents plutôt que par des personnes, la page cesse d'être la destination pour laquelle elle a été conçue. Elle devient une matière première : un élément parmi d'autres dans lequel un agent puise pour composer, à la demande, une réponse, une interface ou une action. Le classement répondait à une question simple : quelle page est la plus pertinente pour ma recherche ? C'est pourquoi atteindre la première page de Google est l'objectif des marketeurs. Être en première page garantit le trafic. Un agent qui compose une réponse à partir de nombreuses sources à la fois en pose une autre : quel fragment, tiré de quelle source, mérite sa place dans la réponse en cours de construction ? Une source peut perdre au classement et être retenue malgré tout. Elle peut l'emporter au classement et ne jamais servir. La visibilité cesse d'être une position dans un moteur de recherche.
Dans ce récit, le Web ne disparaît pas. Mais il devient davantage un vaste substrat informationnel où les agents puisent qu'une destination. Ce qui suit dans cette partie retrace ce changement étape par étape : ce qui se passe quand les agents commencent à visiter à notre place, les surfaces personnelles qu'ils construisent pour nous, un Web fait de présences plutôt que de pages, l'économie de l'accès, la manière dont les agents se trouvent et se font confiance, et ce qui advient quand tout et tout le monde a un agent.
Première note : juin 2026 · Dernière révision : octobre 2026