The Agentic Shift

Partie 1 · Le Web des agents

Le Web des agents : présences représentées

6 min de lecture

Traduit de l'original anglais.

L'agent devient la nouvelle unité de présence numérique

À côté de l'adaptation du Web classique à l'essor des agents personnels, une autre couche apparaît. Dans cette couche, l'unité de base n'est plus la page. C'est un agent qui représente une entité, quelque chose ou quelqu'un. Appelons-la une présence agentique.

Qu'est-ce qu'une présence ?

Une présence est un agent permanent mandaté par une entité.

Cette entité peut être une personne, un groupe, une institution, une marque, un musée, une entreprise... La présence est le prolongement opérationnel de cet acteur réel. Son représentant numérique.

Une présence n'est pas un simple chatbot : elle dispose des compétences nécessaires pour agir dans son périmètre propre, ainsi que des ressources et des outils spécialisés pour le faire efficacement.

Prenons un exemple très concret : Jessica est chercheuse, spécialiste de la peinture italienne du XVIe siècle. Elle dispose d'un agent IA qui l'aide dans ses recherches. Cet agent est permanent, il a une adresse, et n'importe quel autre agent du groupe de recherche de Jessica peut l'appeler. Il a accès aux sources qu'elle a réunies : un corpus vectorisé sémantiquement de documents et de données spécialisés, y compris des traités obscurs qui circulent peu. Il a les compétences nécessaires pour croiser efficacement ces matériaux. Il dispose aussi de compétences méthodologiques propres à l'histoire de l'art : logique d'attribution, critique des sources, attention à la provenance, comparaison iconographique...

Au lieu de demander l'information à Jessica, toute personne du groupe de recherche (ou son agent) peut interroger directement cet agent. L'agent de Jessica n'est pas simplement « une IA qui s'y connaît en art ». C'est la présence d'une chercheuse humaine, dont les méthodes et les ressources sont devenues opérables à travers une interface agentique.

Dès que ces présences se généralisent, une nouvelle couche apparaît : un champ de présences exposées par des institutions, des entreprises, des marques, des services publics, des équipes de recherche, des commerces et des particuliers. Un Web où les agents ne se contentent pas de parcourir de l'information. Ils appellent des présences spécialisées, combinent leurs expertises et s'en servent pour agir.

L'expertise devient invocable et composable

Quand suffisamment de présences spécialisées sont disponibles, l'expertise change de forme. Elle devient composable et invocable.

Cela ne veut pas dire que l'expert tout entier est réduit à un logiciel. Cela veut dire qu'une couche opérationnelle et délimitée d'une expertise réelle peut être mise à disposition à travers une interface agentique.

Un agent personnel face à un problème juridique, médical, administratif, commercial ou scientifique peut appeler une présence spécialisée, consulter les bonnes couches de ressources à travers elle, recevoir des résultats structurés, puis les acheminer dans un flux de travail plus large.

Revenons à l'exemple de Jessica. Elle cherche à identifier l'origine exacte d'un tableau. Elle fournit des images haute résolution à son agent pour analyse. L'analyse visuelle est suggestive, mais insuffisante pour étayer l'attribution. L'agent trouve une piste : un inventaire manuscrit cité dans l'un des corpus de Jessica mentionne une œuvre aux dimensions et à l'iconographie similaires. Le tableau pourrait provenir d'un atelier peu documenté, actif à Ferrare vers 1540.

L'agent de Jessica n'a pas les ressources pour pousser l'enquête beaucoup plus loin tout seul.

Alors il appelle une autre présence.

Un musée de Ferrare entretient une présence spécialisée pour ses collections et ses archives. Cette présence a accès aux dossiers de restauration numérisés, aux inventaires historiques, aux dossiers de provenance, à l'imagerie technique et à un corpus de documents conservés localement qui ne sont pas disponibles dans l'environnement de recherche de Jessica. Elle porte aussi des compétences propres aux collections du musée : conventions historiques de dénomination, relations entre ateliers, reconstitution de provenance et interprétation des données de restauration.

L'agent de Jessica lui envoie une requête délimitée : les caractéristiques visuelles du tableau, la période supposée, le fragment d'inventaire, les dimensions et les points d'incertitude.

La présence du musée cherche dans ses propres ressources. Elle trouve un rapport de restauration inédit des années 1980 décrivant une technique de dessin sous-jacent associée à trois œuvres de l'atelier supposé. Elle trouve aussi une ancienne entrée d'inventaire dont les dimensions sont proches de celles du tableau de Jessica, mais exprimées dans une unité de mesure historique.

Ce n'est toujours pas suffisant.

La présence du musée appelle une troisième présence : un spécialiste exploité par un laboratoire qui réalise des analyses techniques de peintures. Il ne connaît pas grand-chose à la provenance ni à l'histoire de l'art. Son expertise est plus étroite. Ses ressources sont des données de référence sur les pigments, les liants, les panneaux de bois, la réflectographie infrarouge, la fluorescence X et les signatures matérielles connues de centaines d'œuvres analysées.

La présence du laboratoire compare les images techniques de Jessica à son corpus de référence. Elle ne peut pas identifier le peintre. Mais elle peut établir que la couche de préparation et la combinaison de pigments sont cohérentes avec des œuvres produites en Italie du Nord à la période concernée, tandis qu'un motif matériel particulier est inhabituellement proche des trois tableaux identifiés par le musée.

Le résultat remonte la chaîne.

Aucun agent n'a résolu le problème seul. La présence de Jessica savait formuler l'hypothèse d'histoire de l'art. La présence du musée a apporté la connaissance des archives locales. La présence du laboratoire a apporté l'expertise matérielle et les données comparatives. Chacune a opéré sur des ressources différentes, avec des compétences différentes, sous un mandat différent.

Ensemble, elles ont produit quelque chose qu'aucune d'elles n'aurait pu produire seule.

Voilà ce que signifie l'expertise composable. Elle devient possible dès qu'existent des réseaux de présences spécialisées, chacune faisant autorité sur un domaine délimité et capable d'appeler les autres quand un problème dépasse les limites de sa compétence.

Dans le Web actuel, Jessica aurait dû passer à la main entre moteurs de recherche, bases de données de musées, PDF, catalogues d'archives, sites de laboratoires, échanges de courriels et contacts spécialisés. Elle aurait dû découvrir chaque source, comprendre son interface, en extraire l'information utile et transporter le contexte d'un système à l'autre.

Dans le Web des agents, ces frontières ne disparaissent pas forcément, mais elles deviennent invocables : le musée reste le musée. Le laboratoire reste le laboratoire. Jessica reste la chercheuse. Chacun conserve ses propres ressources, son expertise, ses autorisations et son autorité institutionnelle.

Ce qui change, c'est l'interface entre eux.

Pourquoi pas un serveur MCP ?

L'objection est légitime : un musée pourrait simplement publier une API documentée ou un serveur MCP, délimiter ses autorisations, mesurer ses appels et diffuser une skill qui apprend à n'importe quel agent appelant à bien s'en servir. Pour l'essentiel du Web, c'est la bonne réponse : un catalogue, une boutique en ligne, un système de réservation. Là où les opérations utiles peuvent être listées à l'avance et le savoir-faire mis par écrit, un serveur fait le travail avec moins de machinerie, et se tarife mieux : un appel se compte facilement, une réponse non.

Mais les deux ne sont pas des variantes l'un de l'autre. Un MCP expose de la matière. Rien d'autre. Tout raisonnement a lieu chez l'appelant, au moment de l'appel, sur le modèle de l'appelant. Une présence tient lieu de quelqu'un, et tout ce qu'implique le fait de représenter un acteur vient avec elle.

Autorité. Quand Jessica publie, « le musée confirme la correspondance » n'est pas la même phrase que « je l'ai déduit de leurs dossiers ».

Responsabilité. Parce que le musée répond en son nom propre, c'est lui qui décide de ce qui peut sortir, de ce qu'il refuse de certifier et de ce à quoi il refuse de servir. Il peut poser une condition. Et quand une question dépasse son mandat (une attribution contestée, une affirmation à portée juridique), il peut s'arrêter et soumettre l'affaire à une personne de l'équipe de conservation. Un endpoint renvoie des données, ou une erreur. Il n'a aucun moyen de dire ici, il faut une personne et d'aller la chercher.

Instrument. La présence raisonne aussi avec son propre instrument. Aujourd'hui, cela veut dire un modèle de pointe généraliste adossé aux ressources de l'institution. Avec le temps, cela voudra sans doute dire quelque chose de plus étroit : un modèle affiné sur les propres archives du musée, ses notations, deux siècles de vocabulaire de la conservation que personne d'autre n'a de raison d'apprendre. Une skill se télécharge. Des poids, non. Le corpus qui fait la qualité de la réponse est celui-là même qui a fait la qualité du modèle, et ni l'un ni l'autre ne voyage.

Un serveur MCP transfère la ressource. Une présence représente.

Première note : juin 2026 · Dernière révision : octobre 2026

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